LA CONSPIRATION DU HAREM
La conspiration du harem
4- Gemnikaï
Le rythme des journées est dicté par les travaux des champs ou de la pêche.
L'eau est encore sombre.
Les premières lueurs de l'aube transforment en radiation lumineuse la frontière entre le ciel et les méandres du fleuve.
La fine brune luminescente se désagrège sur la proue de la barque qui avance prudemment dans les ajoncs et les lotus encore engourdis.
Ils attendent la chaleur des premiers rayons pour s'ouvrir au jour nouveau.
La rame sonde le fond, les deux pêcheurs se penchent sur le modeste franc-bord de la coque taillée à l'herminette, ils plissent les yeux.
Où est-il ?
Il devrait être par ici.
Depuis quelques jours le courant est devenu si faible que la surface du Nil reflète les libellules qui la frôle.
Il n'a pas dû aller bien loin, la densité des herbes qui croissent anarchiquement ici a du mettre un terme à son voyage.
Les enfants du village proche jouaient sur les rives d'une petite courbe de l'immense delta.
Ils ont tous entendu le claquement violent et sourd d'une masse furieuse qui s'enfonce dans l'eau en soulevant en gerbe des millions de gouttes, s’élevant au dessus des ajoncs.
Si Sobek a envoyé l'un des siens si près des hommes, c'est qu'il avait une bonne raison.
Ses enfants, les crocodiles du Nil, atteignent plus de cinq mètres de long et pèsent environ sept cent cinquante kilos.
Leurs mâchoires broient tout ce qui ne peut résister à leurs deux tonnes de pression.
Gemnikai, où es tu ?
(...écriture en cours)
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Notes et commentaires
Courbes, droites, angles, chapiteaux, abaques, guttae, triglyphes, papyriforme...peu importe.
Ce qui compte c'est que l'œil comprenne qu'il n'y a rien de naturel dans cette forêt.
Les hommes ont construit ce monde minéral à l’image du réel.
À partir de cet « état de nature» cher à Rousseau qui est une condition moralement neutre et paisible dans laquelle des individus, principalement solitaires, agissent selon leurs pulsions fondamentales.
Comme la faim ou leur désir naturel de conservation de soi.
Que c'est beau.
A contrario, dans les palais de granit et de grès, les hommes sont les seuls êtres de chair et de sang.
L'art et le pouvoir sont des créations de leur esprit univoque qui affirme ainsi sa suprématie.
Les dieux règnent sur les cieux.
Les hommes règnent maintenant sur Terre.
Étant parvenus à dompter l'état de nature, les fauves ne leur font plus peur.
Ils peuvent désormais se dévorer entre eux.
C'est moins beau.
Mais il en sera ainsi.
Ce récit est plus sombre que l'architecture égyptienne ou que la musique antique, mais cette histoire est avant tout humaine.
Notre nature qui produit la belle lumière de la création n'est jamais très éloignée des ténèbres insondables de la cupidité.
Pour les historiens «la conspiration du harem» est un trésor.
Probablement l'unique relique d'un des plus grands procès de l'antiquité pré-hellénique.
Remarquablement documenté par les scribes, dans un style narratif inimitable, propre à l’Égypte.
Il masque les faits sans les transformer par respect strict de la morale religieuse.
Effacer les noms pour qu'ils ne soient plus prononcés dans l'au-delà, exprimer pour celui qui est jugé coupable que «la peine est venue vers lui», pour qu'elle soit l'expression d’une nécessité divine et non une violence humaine, fut-elle légale.
Et que cela ne révèle pas qu'un condamné brûlé vif perdra sa peau (l’or protecteur dans l'au-delà) et son squelette carbonisé (l'argent) ne lui permettra plus de se tenir debout comme un être éternel dans Kheret-Netjer.
Ainsi, on ne sait pas vraiment ce qu'il est advenu des accusés très proches de Pharaon.
Pour certains, leur «poids» politique et surtout économique aurait conduit Ramsès IV à gracier une partie du premier cercle des complotistes.
Sans oublier d'être intraitable avec les seconds couteaux, exécutés en nombre et sans fioriture pour que le peuple qui réclamait une justice divine sans faille soit satisfait.
Tiyi.
Où est-elle passée ?
Nul ne le sait.
Il semble évident que cet oubli est volontaire.
Les scribes, dont la minutie narrative était quasi obsessionnelle, ont fait exactement ce qui était dicté par Pharaon.
Ramsès IV était déjà relativement âgé lorsqu'il succéda à son père.
Faire justice, assurément.
Mais affaiblir l’Égypte en décapitant les puissantes familles nobles n'était peut-être pas inscrit à son programme politique.
D'autant que les meurtriers ont en définitive accéléré son accès au pouvoir, lui qui désespérait de l'exercer un jour...
Tiyi, où es tu ?
Merci d'être arrivé(e) jusque là.