LA CONSPIRATION DU HAREM
La conspiration du harem
3- A l'ombre de la huitième colonne
Dès qu'il a le dos tourné je prends le fin stylet de bronze et je trace rapidement les signes dans le plâtre encore humide :
𓌻𓂋𓀁𓀀𓍿𓈖 (Mrỉ˶ỉ˶ṯn) (Sils ne s'affichent pas sur votre écran, Voir les hiéroglyphes correspondants sur ma chaîne Youtube ici : https://youtu.be/jso4j1SwDpA )
Juste au dessus, le revêtement laiteux est déjà sec.
J'ai dessiné rapidement les traits de notre déesse Hator, je dois la peindre demain matin.
J'ai inscrit dans le cartouche 𓍲𓈖𓏌𓍶 (šnw) son signe : 𓉡 (Ḥw.t-Ḥr) «Hator».
Il résulte de la composition de 𓉗 et de 𓅃 qui forment ensemble 𓉡
Il faut être attentif car lorsqu'on sépare le cadre du faucon (le 𓉗 du 𓅃) cela signifie « la maison d’Horus »...
Mais on peut aussi écrire Hator comme cela : 𓁥
Ou bien : 𓉡𓁥
Et encore : 𓉗𓁷𓂋𓆗 𓉡
Je les ai tellement reproduits que je parviendrai à les dessiner les yeux bandés.
Le nom (𓂋𓈖) est très important pour nous.
Le prononcer c'est parfois faire exister l'être.
Et pour une déesse (𓊹𓏏), rien n'est trop beau.
Peu importe le temps que j'ai passé à cet apprentissage long et méticuleux, écrire ces hiéroglyphes (𓊹𓌃𓏪) c'est aussi un moyen de lui dire ce que les autres ne comprennent pas.
Elle est cultivée, sa famille ne daignerait probablement pas me recevoir dans sa magnifique demeure, sur ce promontoire qui domine notre fleuve sacré.
Ce soir, Tiyi vient «superviser» mes travaux de peinture et de gravure...
Elle verra que j'ai encore écrit 𓌻𓂋𓀁𓀀𓍿𓈖 (Mrỉ˶ỉ˶ṯn) sous la déesse de la fertilité.
Elle sourira et elle recouvrira rapidement ces mots avec une fine couche de plâtre frais que je laisse dans un petit pot rouge, avant que mon contremaître s'en aperçoive.
Puis qu'il lève les bras au ciel et s'effondre de honte à ses pieds, en jurant de me couper les doigts pour ce blasphème et le manque de respect à sa famille.
Les lueurs des petites lampes à huile se tortillent comme des danseuses incandescentes.
Mon regard s'éteint de fatigue, je rie seul face aux murs de stuc peints en imaginant son visage hilare où s’embrase l’iris de ses yeux.
Elle laisse pousser ses cheveux, elle veut les sentir s'agiter à nouveau sous la brise du delta où Rê illumine un ciel qui ne connaît pas les nuages.
Telle la nuit qui masque l'astre du jour en lutte pour traverser les ténèbres, la perruque sombre que portent toutes les femmes de son rang sur un crâne rasé dissimule la lumière de ses traits.
Mon esprit sait la dessiner sans effort.
Elle y réside en permanence.
Je l'attendrai dans l'ombre de la huitième colonne, à l'entrée de la salle hypostyle.
Assez claire pour la reconnaître, assez sombre pour que les serviteurs de sa famille ne nous voient pas ensemble.
Elle a proposé mes services artistiques à sa tante qui vit dans le delta du fleuve nourricier.
Elle viendra personnellement s'assurer que le petit peintre-graveur aux cheveux longs assume sa tâche conformément aux directives du maître du chantier, sa tante.
Car la pauvre a presque perdu la vue à la suite d'une maladie causée par un mauvais esprit qui agite un voile noir devant ses yeux.
La complicité de l'ombre accrochée à la huitième colonne deviendra de fait inutile.
Le dieu soleil nous verra ensemble, dans sa lumière, nous lui dirons ce que nous voulons.
Il jugera avec Maât le bien fondé de notre requête.
Celle que les parents de Tiyi n'accepteront jamais si nous n'avons pas le soutien d’Hator et de Rê.