LA CONSPIRATION DU HAREM
La conspiration du harem
1- Lotus
Je l'observe chaque jour.
Le Lotus bleu s'agite mais il ne se déplace pas. L'eau du bassin est parcourue d’infimes tremblements qui donnent à ses pétales bleu et mauve l'illusion de la marche.
Son cœur ocre-jaune bat au rythme de l'Égypte.
Il est lent et infatigable, mais parfois il s'emballe au point de défaillir (****).
Quand je ne serai plus qu'un souvenir sur cette terre et que mon âme aura rejoint le Bel Occident, Lotus tu m'accompagnera dans la barque solaire.
Elle est déjà chargée de mille choses qui me seront utiles une fois à Kheret-Netjer, l'au-delà éternel.
En te gardant près de moi, je sentirai encore ce parfum sucré et la brise légère qui te donnaient vie dans mes jardins.
Ils me manqueront, mais tu sera à mes côtés.
Les hommes m'ont abandonné il y a longtemps déjà.
Pour quelques heures encore je suis Ramsès Ousermaâtrê-Méryamon (né de Rê, la justice de Rê est puissante, aimé d'Amon).
Je les attends.
Il faut célébrer «Heb-Sed» (fête Sed), mon jubilé.
Ils ont tout organisé.
Chaque détail a été étudié, tout doit se dérouler selon le protocole.
Panik, directeur de la chambre du roi et mon chambellan Pabakkamon ont veillé à éloigner la foule afin de préserver mon corps (***).
Quelques uns seulement seront proches de moi.
Ce n'est pas ma personne qu'ils honorent.
Je n'ai plus l'aspect de Pharaon, je suis une ombre en sursis dans leur monde où le soleil est roi.
C'est l’Égypte qu'ils veulent.
Ou du moins, celle que je leur laisse.
Qu'en feront-t-ils ?
Lotus, reste près de moi, quoiqu'il advienne je n'ai confiance qu'en toi.
Ai-je fait le bien ?
Tant de sang répandu durant ces années de guerres contres les Gens des pays étrangers de la Mer (*), puis les révoltes locales attisées par quelques gouverneurs et prêtres aveuglés par leur ambition, les ouvriers cessant leurs tâches pour réclamer de meilleures conditions de travail (**).
La répression, les arrestations, les interrogatoires confiés aux Medjaï.
Ces anciens soldats devenus gardiens de la paix publique étaient pour chaque village un gage de l'équilibre de Kemet, notre terre riche de ses limons et d'une culture sans pareil.
Ils forment maintenant une armée intérieure. L’ennemi serait-il notre peuple ?
Ai-je bien fait ?
Lotus, tu t'ouvres avec les premiers rayons de Rê et tu t'endors lorsque le dieu soleil émergé des eaux primordiales traverse chaque jour le ciel à bord de sa barque solaire pour vaincre Apophis le serpent maléfique de la nuit.
Comme lui tu symbolises la naissance, la vie et la mort.
Tu es à l’image de Rê, source de la création.
Reste près de moi, je sais que ma vie va s'arrêter ici et que l'éternité m'attend.
Qui suis-je sans toi ?
Un vieil homme qui a régné sur le royaume des Deux Terres, préservant son unité menacée de toutes parts, lui rendant la force d'affronter un monde où le fer vient de naître.
Je sais que d'autres, plus jeunes, portés par une ambition dévorante tentent d'empêcher Amon créateur de la vie de décider seul de mon sort.
Ils n'y parviendront pas.
Lotus, fleur de Rê, aussi belle qu'au jour où sa lumière t’a donné la vie.
Ensemble nous renaîtrons chaque jour.
Notre histoire sera contée pour des siècles et des siècles de l’Orient du jour nouveau au Bel Occident de l'éternité.
Comment en écrire la fin terrestre ?
Je l'ignore pour quelques heures encore.
Ils sont là.
Lotus, tes pétales se ferment, reste près de moi.
La nuit arrive.
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Notes :
[Je reprends des formulations égyptiennes dont l'emphase est un trait caractéristique. On aime ou pas, mais Kemet est ainsi]
(*) «Gens des pays étrangers de la Mer», en égyptien ancien : nȝ ḫȝt, connus aujourd'hui sous l'intitulé des «Peuples de la mer».
(**) La grève des ouvriers de Deir-el-Médineh est le plus ancien conflit ouvrier connu de l'Histoire.
Cette grève se produisit en l'an 29 du règne de Ramsès III, aux environs de 1166 av. J.-C. Le « Papyrus de la grève » fut écrit par Amennakht, entre 1187 et 1157 avant J.-C., (Nouvel Empire). Il se trouve au musée égyptologique de Turin.
(***) Le nom véritable de ces hauts dignitaires a été effacé à jamais à la suite du procès. Ils sont connus par des surnoms volontairement infamants sur le Papyrus de Turin :
Panik = «Le démon»
Pabakkamon = «Ce serviteur aveugle»
(****) La fleur de lotus bleu décorait les sanctuaires et les sépultures des souverains d’Égypte. Les Égyptiens l’associaient à Rê, l’astre naissant, car à l’aube ses pétales s’ouvrent sous les premiers rayons puis ils se referment au crépuscule.
On l'utilisait pour les cérémonies funéraires pour guider l’âme dans son voyage vers la lumière, mais aussi lors des festins et célébrations pour ses propriétés enivrantes et apaisantes.
Plus clairement pour l'aporphine et d'autres alcaloïdes hallucinogènes, psychotropes.
Selon la tradition mythologique, Rê, le dieu du soleil, aurait émergé d’un lotus bleu dérivant sur les eaux originelles.
Depuis lors, cette fleur incarne le renouveau, la pureté et l’éveil de la conscience.
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La barque solaire : le vaisseau du voyage organisé vers le monde de l'au-delà
Les barques solaires ont une poupe et une proue élancées en forme très stylisée de fleur de Lotus.
Non seulement une merveille d'esthétique navale mais, étonnement, un comportement marin très équilibré, aux réelles qualités de navigation.
Bien au delà de l'utilisation limitée d'une rive à l'autre du Nil.
C'est à dire de l’Orient du soleil naissant à l'Occident du couchant - symbole multimillénaire du voyage de la vie vers le monde des morts et...retour !
Ceci explique probablement la nécessité de disposer d’un vrai navire pour affronter l'océan tumultueux du ciel obscur.
Il faut ici aborder une question rarement évoquée :
- Combien ça coûte ?
Bien peu nombreux sont ceux qui disposaient des moyens permettant de s’offrir ce type de barque.
Ces «happy fews» choisissaient généralement ce qu'il y avait de mieux en matière de navigation pour ce voyage incertain et risqué.
Râ (ou Rê) devait en revenir pour faire renaître le soleil, la vie sur terre.
Lui seul revient, puisqu'il est un dieu.
Les âmes des Égyptiens déclarés justes de voix par Maât navigueront plus sûrement sur ce type d'embarcation, à l'imitation de leurs dieux, au moins pour atteindre l'au-delà Kheret-Netjer sans encombres.
Une des plus grandes originalité de l'Égypte.
En ces temps anciens, l'espérance de vie est très modeste.
Raison pour laquelle, ne parvenant pas à vaincre les maladies, infections et épidémies diverses, apprivoiser la mort devient un espoir de prolonger «l'existence » (# de la vie).
Cette philosophie de la continuité de l'âme (# de l'être) révèle la volonté farouche des égyptiens d'espérer en l'avenir.
Comprendre cette pensée (plutôt ésotérique pour la haute antiquité) n'est pas plus simple aujourd'hui.
Le cartésianisme nous a éloigné de cette idée.
Il est toujours aussi difficile d'aborder ce sujet sans passer pour un obscur nécrophile, voire un vampire de salons...
C'est la vie qui était louée dans une image idéalisée de la mort en Égypte pharaonique.
Et non l'inverse.
Comment bien vivre dans l'au-delà.
Un hymne à la vie.
Sans s'attarder sur ce paradoxe, par choix ou par refus moral, on peut passer à côté d'un élément essentiel de la très esthétique Égypte.
Mystique aussi, nécessairement.
Mais, bon...Harry Potter est bien une star des écrans avec un balai entre les jambes...pourquoi pas Ousermaâtrê-Méryamon avec ses palais et sa barque solaire volante ?